Mais, tout symbole possède son envers, sa face contraire. Dans son expression inversée, le vert devient le symbole de la corruption, de la putréfaction, de la moisissure. De « pré verdoyant et vivifiant » il devient le « tapis vert » champs clos où se déroule le jeu de la dégradation morale et que nous retrouverons dans les tripots et casinos. Au Moyen Age le vert sera donc le double emblème de la vie et de la folie. Indissociable de la couleur verte, le légume représente à son tour le cycle vie-mort : il croît dans les entrailles de la terre, devient aliment, est digéré, se corrompt, et, en se putréfiant, devient déjection et engrais qui retourne à la terre et la nourrit.

Vivi's greenman

Ce symbolisme chromatique et végétal va s'exprimer, dans les traditions indo-européennes, par une mystérieuse figure : celle de « l'homme sauvage » ou « homme vert », « greenman » associée souvent au mois de mai. Persistance de la fête celtique de Beltaine (1er mai) qui se perpétue dans le folklore des régions par l'arbre de Mai vêtu de branchages avec la reine de Mai couronnée de fleurs. Ce héros symbolisant le renouveau de la nature, affronte les forces restrictives de l'hiver et en triomphe. Il deviendra, en Angleterre, Robin des bois traditionnellement vêtu de vert ou, dans le cycle des contes du Graal, le chevalier vert. Il sera l'homme des bois ou homme de nature, pour les « imaigiers » médiévaux, portant un bâton surmonté d'une tête de femme : la mère folle, la mère nature de la science hermétique et des alchimistes. Ce personnage symbolise alors l'initié car celui qui se nourrit de la nature devient le sage. Celui qui reste vert se métamorphose.

Allons plus avant dans l'hortus car certaines plantes sont impatientes de nous livrer leurs secrets. Voici l'ail (alium sativum) si humble et courant dans nos cuisines alors qu'il est prince dans les arts magiques . Il déchaîne les passions. Adoré ou détesté, ne laissant personne indifférent. Son nom commun provient du celte All qui signifie « brûlant ». Un manuscrit du Moyen Age nous dit : « ...il faut en manger modérément pour que le sang ne s'échauffe pas trop à l'intérieur de l'homme.» Les Égyptiens l'avaient élevé au rang d'un dieu car il protégeait des épidémies et renforçait la vitalité. Durant la construction de la grande pyramide de Gizeh, où quelques 100 000 hommes étaient employés, l'ail était largement distribué aux employés. L'historien Hérodote relate une dépense de 1000 talents d'argent (somme considérable) pour la seule acquisition d'ail, d'oignons et de radis. Chez les romains, l'ail renforçait la vigueur des soldats et des gladiateurs ; ces derniers s'enduisant le corps d'une purée d'ail avant de descendre dans l'arène. Plus tard, il est relaté que lors de la bataille de Pavie, les espagnols avaient « dopés » leurs arquebusiers à l'ail.

Un usage important en était fait lors du déroulement des cérémonies en l'honneur de la redoutable Hécate, déesse de la germination et des moissons. Au cours de ces mystères, les participants ingéraient de l'ail durant plusieurs jours. Des guirlandes d'ail ornaient les processions. Un rite effroyable consistait à aligner le long des routes des cadavres vidés de leurs entrailles et bourrés d'ail. En fait, les grecs avaient l'ail en horreur, mais il convenait de procéder à des actes déplaisants pour se concilier une divinité aussi terrible qu'Hécate. A l'inverse, l'accès des temples de la déesse Cybèle étaient interdits à ceux qui mangeait de l'ail.

Le nom sanscrit de cette plante est bhütagna qui signifie « tueur de monstres » et cette dénomination à elle seule illustre le mythe majeur de l'ail. On lui attribue le pouvoir de repousser le mal. Dans l'Odyssée d'Homère, c'est grâce à une gousse d'ail, offerte à Ulysse par le dieu Hermès, que la magicienne Circée sera contrée.

circée offrant un breuvage

Circée offrant un breuvage à Ulysse - vers 490-480 av J.-C.  musée national archéologique d'Athènes - source Wikipedia

Si une pierre précieuse ou un bijou est réputé maléfique. Il faut l'exorciser avec de l'ail. Le folklore de nombreuses contrées relate un usage « d'absorbeur de mal » en frottant la partie malade avec une gousse jetée ensuite dans l'eau courante d'une rivière ou bien brûlée, voire confiée à l'église la plus proche après l'avoir enfermée dans un coquillage. Mais la plus grande renommée de l'ail provient sans conteste de son usage pour repousser les vampires. Ces créatures sont liées au mythe du sang qui remonte au temps les plus anciens. On en trouve mention dans les traditions de presque tous les peuples, mais plus encore dans les Balkans où l'on continue, de nos jours, à croire fermement en leur existence. Il est probable que ces croyances tirent leur source d'une pathologie bien réelle : la porphyrie. Cette maladie héréditaire du sang (justement très présente sur le territoire des Balkans) provoque une hyper sensibilité aux rayons du soleil, des déformations faciales et dentaires amenant le sujet atteint à présenter un rictus et des canines proéminentes et une grande pâleur. Certaines substances aggravent la maladie et provoquent des crises de porphyrie. Et l'une de ces substances, agissant avec des enzymes du foie, à été identifiée dans l'ail ! Voilà peut être le fin mot de la terreur de l'ail des Nosferatus et autres Drakuls.